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[Livre] Guy Ribes : autoportrait d'un faussaire

[Livre] Guy Ribes : autoportrait d'un faussaire

Mes mains et mes yeux avaient été ceux de Picasso, Renoir, Matisse ou encore Dali, par-delà leur mort. J'avais appris à dessiner comme eux, au point d'en oublier ma propre peinture et de me perdre dans les labyrinthes du faux. Je ne savais plus qui j'étais.

Guy Ribes

Dans la peau d'un autre

Je viens d'achever un ouvrage passionnant aux éditons Presses de la Cité qui pourrait bien devenir votre livre de vacances : l'autobiographie de Guy Ribes, le célèbre faussaire arrêté en 2005, après des années passées "dans la peau d'un autre".

Car Ribes n'est pas qu'un technicien hors pair, capable de copier les grands maîtres et de reproduire leur liberté de geste à force d'entraînement. Pendant 30 ans, il a su se substituer à eux en s'imprégnant de leur personnalité pour prolonger leur art en créant "à la manière de" des tableaux "de la main" des peintres les plus prisés du marché de l'art et des musées : Chagall, Picasso, Léger, Matisse, Dali, Vlaminck, Vuillard, Miro...

Il a forgé ce savoir-faire troublant en se documentant aux côtés de ceux qui ont partagé la vie de ces artistes, pour en saisir l'essence, jusqu' à en "usurper" en quelque sorte l'identité, comme le ferait un comédien trop impliqué dans son rôle : "La seule façon de pouvoir créer une oeuvre de cette ambition, c'était d'être le peintre. Il ne me suffisait pas de savoir peindre ou dessiner comme un autre, il fallait, pendant quelques jours ou quelques nuits, être cet autre."

Au point, avoue Ribes, de s'oublier lui-même et de vivre son arrestation comme une délivrance : "Enfin, j'allais redevenir moi-même, oublier l'altitude des grands maîtres pour mieux retomber sur mes pieds. Je suis vraiment devenu peintre le jour de mon arrestation."

Ainsi, par exemple, pour créer une oeuvre de Chagall, il avait engagé un fleuriste qui lui livrait tous les matins un bouquet de fleurs fraîches, comme celui apporté par l'épouse du maître chaque jour pour l'inspirer dans ses harmonies colorées.

Cette capacité à se substituer aux "vrais" artistes est telle, que Ribes raconte comment la qualité de son travail a su duper la propre héritière de Chagall ou convaincre Ladilas Kijno de laisser en circulation un faux qu'il avait débusqué avec son service des fraudes...

[Livre] Guy Ribes : autoportrait d'un faussaire

Né dans une maison close à la fin des années 1940, dans une famille où l'on "pratiquait plutôt le revolver que le pinceau", Guy Ribes est un artiste né [...] Apprenti à 15 ans, dans un atelier de soyeux renommé, il y fait ses gammes. Puis le hasard d'une amitié avec un imprimeur d'art transforme le jeune aquarelliste doué en faussaire de génie.

Presses de la Cité

Son secret : la synthèse

La duperie fonctionne grâce à l'esprit de synthèse du faussaire. Ribes construit en effet un nouveau tableau comme un puzzle : il reprend des éléments éparses de différentes oeuvres du maître pour créer une nouvelle composition, ainsi tout à fait crédible !

Il faisait alors son marché dans les catalogues raisonnés, agrandissait par photocopie les motifs intéressants, s'exerçait à les recréer jusqu'à en acquérir une liberté de geste, puis à les assembler pour fabriquer un tableau inédit. Venaient ensuite les multiples recettes pour vieillir prématurément l'oeuvre pour mieux piéger les experts dans leur tentative de datation...

[Livre] Guy Ribes : autoportrait d'un faussaire

Un jeu de dupes

Si Ribes nous révèle dans ce livre quelques secrets de fabrication du vieillissement du papier à la disparition des preuves, il décrit surtout le milieu nébuleux du marché de l'art où un jeu de dupes s'organise entre salles des ventes, experts et collectionneurs.

"Pendant 10 ans, j'avais travaillé pour une équipe qui utilisait mes talents de faussaire pour réaliser de grosses arnaques. Les tableaux partaient de mon atelier pour finir, au bout de la chaîne, chez des collectionneurs dupés, voire en salle des ventes chez Drouot ou Sotheby's."

En 30 ans d'exercice, des scénarios bien ficelés s'étaient structurés entre ces protagonistes car Ribes n'est finalement qu'un maillon de la chaîne. Il nous raconte par exemple qu'il était fréquent qu'un expert trafique un ancien catalogue raisonné pour y intégrer des tableaux qu'il avait peint un mois auparavant pour maximiser les gains d'une vente. Encore plus loufoque, il nous confie quelques-uns des stratagèmes montés avec des complices pour mieux berner un acheteur. Parmi le plus efficace : l'histoire de l'héritier ruiné dans le rôle du faux vendeur, obligé de se séparer de sa collection pour éponger ses dettes...

A cela s'ajoute un marché de faux certificats d'authenticité, de signatures d'oeuvres pour maximiser leur valeur ou encore de collectionneurs dupés, essayant à tout prix de revendre l'objet de l'arnaque à un autre, escroqué à son tour...

Reste une question alarmante à la fin de ce biopic : combien de tableaux de Ribes sont encore accrochés chez les collectionneurs ou dans les musées ?